Difficile de dire qu’on n’a pas vu venir les résultats des élections. Depuis la présidentielle de 2017 et l’élimination de François Fillon dès le premier tour, la droite dite républicaine ne cesse de s’affaiblir et de laisser la place au Rassemblement National.
Car c’est la première leçon de ces élections. La droite se recompose en mettant fin au modèle issu de la seconde guerre mondiale. En effet, au lendemain de la guerre, la droite sort décapitée par la collaboration d’une grande partie de ses cadres et de ses élites et ne doit son honneur qu’au Général De Gaulle qui peut reprendre le flambeau des valeurs conservatrices et qui va symboliser la droite française pendant les cinquante années suivantes.
Mais cette période est avant tout une parenthèse, avec une extrême droite cantonnée à l’extérieur du cercle républicain et une droite traditionnelle héritière de De Gaulle. Sans refaire l’histoire de la droite française et de ses trois courants orléaniste, bonapartiste et légitimiste, il est possible de simplifier en disant que De Gaulle représente l’anachronisme bonapartiste. Car finalement, en 40, ce qui différencie De Gaulle et Pétain, c’est l’honneur, pas forcément les idées. De Gaulle est politiquement réactionnaire, un militaire de carrière peu attaché à la République parlementaire et dont l’antisémitisme culturel ne laisse pas vraiment de doute, encore plus après sa fameuse conférence de presse du 27 novembre 1967. Cependant, le sens de l’honneur, du sacrifice et plus largement de la France font de De Gaulle une figure tutélaire pour la droite conservatrice qui la protègera longtemps de la tentation de la réconciliation avec la France pétainiste.
Mais le bonapartisme nécessite un chef providentiel, un être méta qui dépasse les partis et les tendances mais que personne n’incarne plus depuis longtemps et que les deux derniers avatars du Gaullisme, Chirac et Sarkozy ont considérablement participé à affaiblir.
Car finalement, nous assistons à une clarification du positionnement. Fini l’illusion créée par De Gaulle. La droite cesse de se cacher derrière le paravent du gaullisme et maintenant les choses sont claires. La France réac vote enfin pour son candidat légitime. Car Marine Le Pen a réussi à reprendre cette place en se débarrassant des repoussoirs fascistes pour constituer une force politique populiste et conservatrice qui parle directement à la France moisie.
La France moisie
En effet, pour le moment, je n’ai parlé que des partis, des leaders, des courants. Penchons-nous un instant sur les électeurs. Je le dis le plus simplement du monde. La France est un pays conservateur et, en grande partie, réactionnaire, qui vote, sauf accident, à droite. J’ai toujours dit que le problème n’était pas de savoir si tous les électeurs du RN sont racistes mais que tous les racistes étaient loin d’être électeurs du RN. Peut-être que ce jour est arrivé. En tout cas, le réservoir de voix semble à son maximum.
Tous les électeurs du RN ne sont pas racistes, au sens où ils n’adhèrent pas à la théorie des races. Mais il faut vraiment ne jamais avoir mis les pieds dans un café d’une petite ville ou dans un marché des périphéries des grandes villes pour ne pas voir que son socle électoral s’appuie sur la xénophobie ordinaire, la peur de l’autre, le culte de l’autorité et le mythe d’un passé plus glorieux.
La droite est désormais recomposée en deux blocs. D’un côté un RN conservateur, populiste et réactionnaire et de l’autre côté, les libéraux, autour de Macron. Les derniers résidus « Républicains » étant aujourd’hui amené à choisir vers quel camp se tourner pour continuer à exister. A force de croire qu’ils pouvaient reconquérir l’électorat du RN en reprenant son discours, ils n’ont fait qu’accélérer la bascule. Je doute sincèrement de la victoire du RN ce dimanche mais j’ai sincèrement peur pour 2027. Et surtout, j’ai peur qu’une fois au pouvoir, ce populisme d’extrême-droite y soit pour longtemps.
Et à gauche alors ?
Si on schématise, on a donc actuellement une répartition avec 40% des électeurs qui se tournent vers les forces réactionnaires, RN en tête, 25% vers les libéraux et 35% vers la gauche. Evidemment, il y a une certaine volatilité dans les électorats mais en réalité, ces grands ensembles se retrouvent régulièrement dans ces volumes-là. La problématique pour la gauche c’est qu’elle associe deux courants très différents, aussi différent finalement que les libéraux et les conservateurs pour la droite, la social-démocratie et le populisme de gauche.
Je n’ai jamais caché mon rejet de Mélenchon et de sa filiation trotskyste et stalinienne mais reconnaissons-lui d’avoir réussi à moderniser la gauche post-communiste pour en faire un mouvement populiste capable de structurer et d’organiser la gauche dite radicale. Malheureusement, cette gauche ne parvient toujours pas à se débarrasser de son égarement historique, l’autoritarisme qui fait invectiver la moindre opposition et invite à exclure toute forme de divergence. Pire, depuis le 7 octobre, cette gauche a laissé remonter son insupportable antisémitisme qui déshonore le combat pour la justice sociale et qui offre au RN l’illusion de la respectabilité. Tant que la gauche sera représentée par ce courant, la victoire sera impossible.
Il est donc essentiel de reconstruire la social-démocratie qui représente et a toujours représenté la seule chance pour la gauche de gouverner en permettant l’adhésion d’une partie de la droite libérale. Adhésion d’autant plus facile à l’heure actuelle après la trahison intellectuelle du macronisme et la bascule définitive de la droite dans le camp populiste. Cependant, cette refonte de la social-démocratie doit se construire sur des valeurs fortes, capable à la fois de garantir l’honneur de la gauche dans les combats moraux de notre temps mais aussi de porter une réalité concrète des problématiques du pays.
Donner un sens au vivre-ensemble
C’est un vrai projet de société qui doit se construire autour des questions du vivre-ensemble. La gauche doit sortir des ornières de l’identité et des grands principes pour s’adresser à tous et toutes. Cela veut dire arriver à la fois à porter un discours émancipateur et ouvert au monde mais aussi porter des sujets de société complexes, en refusant les solutions simplistes proposées par chacun des populistes.
Concrètement, cela veut dire, par exemple, d’accepter de mettre la question du trafic de drogue sur la table. En rejetant le discours xénophobe de l’extrême-droite qui associe immigration et insécurité mais également en assumant que la réponse sociale de la gauche est totalement réducteur. S’attaquer aux trafics, c’est essentiel pour libérer les populations qui vivent dans les territoires gangrenés par ce fléau. Et s’y attaquer, cela passe par un ensemble de solutions complexes qui font de la formation d’équipes de police adaptées aux échelons locaux et internationaux jusqu’à la légalisation d’un certain nombre de substances qui permettrait d’assécher les réseaux en passant par la sensibilisation de la population, notamment des milieux privilégiés qui consomment de plus en plus ou par une politique urbaine pour se réapproprier les rues et les bas d’immeubles.
Le chemin est étroit, et le délai avant les présidentielles de 2027 est court, mais c’est la seule chance de construire une alternative à l’arrivée au pouvoir du RN.
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