Accéder au contenu principal

La critique impossible du communisme

 Quelques jours après la petite phrase de François Hollande, et maintenant que la polémique absurde qui a suivi est retombée, il me paraît intéressant de revenir sur cet emballement et ce qu’il révèle de notre vie politique. Et surtout, de ceux qui ont pour mission de la commenter.

Déjà parce qu’il est particulièrement savoureux que le Parti communiste, qui n’hésite pas à longueur de journée à insulter le président, voire à s’amuser de sa mort[1], à l’accuser de mener une politique de droite ou d’être le responsable de tous les maux de la France, ne supporte pas tout à coup un petit tacle, certes quelque peu maladroit dans la forme, mais loin d’être absurde dans le fond[2]. Surtout parce que cette affaire fait apparaître de manière criante l’absence de regard critique sur le rôle et l’histoire du Parti communiste français.

 

Un parti toujours empêtré dans ses chimères historiques

Le parti communiste des années  70, c’est celui qui soutient Jaruzelski en Pologne, celui qui nie encore et toujours le rapport Khrouchtchev, celui qui a fermé les yeux sur Budapest et Prague. C’est un parti qui, à plus d’un titre, n’hésite pas à parler de patriotisme économique, de nationalisation, d’opposition à l’Europe et qui, même si son discours officiel est parfois progressiste, n’hésite pas non plus à s’opposer à l’avortement et à associer la femme à la maternité[3]. Surtout, c’est un parti qui fait déjà le lien entre immigration et chômage.

Il ne s’agit pas ici de faire l’histoire des errements du Parti communiste français, d’excellents ouvrages et articles existent sur le sujet. Ce qui m’intéresse, c’est le révisionnisme permanent sur le rôle du PCF, de ses dirigeants, de son histoire, aussi bien de la part des dirigeants actuels du Parti communiste et apparentés, mais aussi de celle d’une grande partie des intellectuels, des médias ou même de la part de la jeunesse politisée.

Le Parti communiste français n’a jamais réussi à faire son travail critique sur son Histoire et sur la faillite du bloc communiste. Certes, on peut penser qu’il n’est pas illogique qu’un parti politique ne soit pas le mieux placé pour réaliser une analyse critique de ses propres erreurs et de ses fautes. Cependant, n’oublions pas que dès les années 50, le PCF se montre plus stalinien que l’URSS même, alors que les autres partis frères acceptent ce travail de remise en cause[4].

En se promenant sur la blogosphère communiste, vous pouvez tomber sur un article d’Alexis Corbière défendant la mémoire de Georges Marchais[5], un article léni(ni)fiant sur Maurice Thorez essayant de faire passer sa désertion de 40 pour un acte de Résistance anticipée[6] ou des milliers de blogs, wiki, pseudo-sites d’information justifiant encore et toujours Cronstadt, le stalinisme (ou sa version 70’s, le maoïsme), l’écrasement du Printemps de Prague…

 

Le révisionnisme permanent

Au-delà de cette absence d’autocritique, ce que révèle l’emballement médiatique actuel, c’est la prégnance de la pensée communiste dans les classes intellectuelles et notamment chez les journalistes, les historiens et dans les sciences humaines en général.

En effet, même si l’on fait abstraction de la malhonnêteté intellectuelle qui consiste à ne citer qu’une partie tronquée d’une phrase[7] pour en modifier profondément le sens, il est fascinant de voir à quel point des personnes pourtant dotées d’un niveau d’études élevé sont capables de prendre pour argent comptant la propagande communiste de l’époque, qui pouvait à la fois nous parler de pacifisme pour soutenir le Viêt Nam tout en défendant voire encourageant l’intervention soviétique en Afghanistan. Ce sont d’ailleurs les mêmes qui ont osé analyser la catastrophe de ce pays comme étant la résultante de la politique américaine, occultant complètement l’invasion des Russes et dédouanant par conséquent ceux-ci.

En écoutant les éditorialistes, les politologues, les historiens appelés à commenter la petite phrase de François Hollande, on prend conscience d’à quel point, même 25 ans après l’effondrement du bloc soviétique, la structure de pensée communiste est toujours prédominante en France.

rearmement

Le sens de l’amitié entre les peuples

J’ai déjà commenté dans ces pages l’impossibilité d’être de gauche en dehors de la doctrine officielle du Parti en France, et la brutalité avec laquelle les communistes et apparentés attaquent toute personne émettant un avis différent, accusant le moindre « déviationniste » d’être, en réalité, de droite. Cette binarité se retrouve dans l’ensemble des sciences humaines françaises, où toute tentative d’analyser un fait historique ou sociologique en dehors des grilles traditionnelles définie par la doxa socialiste vous rend immédiatement coupable de crime de lèse-gauche.

Personne pour rappeler que le Parti communiste a régulièrement trahi les ouvriers et mêmes ses propres militants pour obéir aux ordres de Moscou. On aurait presque l’impression que le discours officiel fait du PCF un des héros de mai 68, oubliant Krasucki sifflé par les ouvriers et Aragon hué par les étudiants.

Et surtout, qui pour analyser à quel point le PC et la CGT, par leur intransigeance, ont pu faire le jeu du patronat ? Qui, aujourd’hui, pour analyser la stratégie de Jean-Luc Mélenchon qui axe ses attaques sur le gouvernement et le PS car il est bien conscient que, tel le PC des années 70, il ne peut exister que dans l’opposition et surtout en ne gouvernant jamais ?

 

D’autres partis ont réussi à faire l’inventaire de leur passé, notamment en Italie, où le PCI a été jusqu’à changer son nom. Les exemples grecs et espagnols nous montrent qu’une extrême gauche marxiste peut exister en rejetant en bloc les vieilles rengaines communistes. C’est d’ailleurs grâce à cet abandon des oripeaux historiques que Syriza et bientôt Podemos se sont mis en capacité de prendre le pouvoir, en restant au plus près des revendications populaires tout en acceptant le principe de réalité  – et même en adhérant réellement au projet européen.

Tandis que l’antiaméricanisme français historique implique que la gauche se sent toujours en sympathie avec n’importe quel populiste s’opposant à l’Oncle Sam, hier à Cuba, aujourd’hui au Venezuela, dans la pure tradition de la fascination pour la révolution exotique. Seule la France reste à ce point figée dans un schéma où la seule chose qui différencie les partis d’extrême gauche, c’est la préférence pour la moustache ou la barbichette.

Quand, aujourd’hui, Mélenchon reprend à son compte la dialectique de Poutine sur l’Ukraine[8] ; quand le Parti communiste continue, cinquante ans après Sartre, à décerner les bons et mauvais points de la gauche et à excommunier toute vision différente du dogme socialiste, on se dit que le chemin est encore long.

 


[1] https://www.youtube.com/watch?v=BXSHS8Hr8WA

[2] http://lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/04/20/le-fn-dit-il-la-meme-chose-que-les-communistes-il-y-a-trente-ans_4619300_4355770.html et http://www.liberation.fr/politiques/2015/04/20/la-comparaison-fn-pcf-de-hollande-tout-un-programme_1253982

[3] Maurice Thorez : « Le chemin de la libération de la femme passe par des réformes sociales, par la révolution sociale et ne passe pas par les cliniques d’avortement » (Humanité, 2-5-1956)

[4] Roger Martelli « Le PCF et le PCI face à Khrouchtchev (1953-1964) », Cahiers d’Histoire http://chrhc.revues.org/2123

[5] http://www.alexis-corbiere.com/index.php/post/2011/05/06/Assez-de-calomnies-!-Non,-Georges-Marchais-n%E2%80%99aurait-jamais-vot%C3%A9-Front-national-!

[6] http://www.humanite.fr/maurice-thorez-trente-ans-de-communisme-547211

[7] « [Marine Le Pen] s’exprime comme un tract du Parti communiste des années 70. Sauf que le PC ne demandait pas qu’on chasse les étrangers et les pauvres »

[8] http://www.jean-luc-melenchon.fr/arguments/contributions-sur-lukraine/

Commentaires

Posts les plus consultés de ce blog

Parfois, un bon film vaut mieux qu’un long discours

Sur l’intégration Chaos de Coline Serreau (2001) Un soir, un couple bourgeois est témoin de l’agression d’une jeune fille. Alors que le mari bloque les portes de sa voiture et s’empresse par la suite de nettoyer les traces de sang, la femme ne peut se résoudre à abandonner cette fille à son sort. Elle part à sa recherche et la retrouve en réanimation dans un hôpital.  Abandonnant son foyer oppressant, elle va soutenir la jeune fille dans son retour à la vie, envers et contre tous. Film coup de poing d’une réalisatrice atypique, qui dénonce aussi bien la lâcheté quotidienne, la violence subie par les femmes d’origine maghrébine que la bêtise et l’aveuglement des mouvements antiracistes. Ce film dérange et remue nos tripes. Just a kiss ( Ae Fond Kiss ) de Ken Loach (2004) Dans la banlieue de Glasgow, un jeune homme, fils d’émigré pakistanais, doit se marier à sa cousine Jasmine. Coincé entre son respect pour sa famille, sa culture et son désir d’aller de l’avant, il s’éprend d...

Le nucléaire expliqué à mon chat

Jour après jour, semaine après semaine, une information chasse la précédente, la reléguant au rang de brève ou d’entrefilet. Finie la Côte d’Ivoire. Finie la Tunisie. Finie L’Egypte. Finie la Lybie. Fini même le tremblement de terre. Place à l’alerte nucléaire. Aujourd’hui, au travail, mes collègues se demandaient si le nuage radioactif arriverait jusqu’à eux( !), certains avançant même des chiffres, des données et des informations vaguement entendus ce matin dans les embouteillages. Vous vous rendez compte, le taux de radioactivité est 300 fois supérieur à la normale  à Tokyo ! Quand j’ai osé faire remarquer que multiplier un chiffre proche du zéro (en l’occurrence 0,05 mSv) par 300, ça fait toujours un chiffre faible (en l’occurrence 15 mSv) par rapport à la limite de danger (en l’occurrence 100 mSv), je fus immédiatement catalogué comme pro-nucléaire. Et puis 15 mSv, c’est déjà beaucoup ! Là, j’ai essayé d’expliquer le principe de calcul du Sievert [1] , que c’ét...

Carthago Delenda Est

Michel Mercier, ministre de la Justice, réélu dès le premier tour conseiller général du Rhône et, probablement, assuré de son maintien à la présidence du département. La liste des ministres cumulards est longue. Alain Juppé, maire de Bordeaux, Gérard Longuet, conseiller régional, Luc Chatel, maire de Chaumont, Frédéric Lefebvre, conseiller régional… A gauche, de même. François Hollande, président du conseil général de Corrèze et député, Gérard Collomb, sénateur-maire de Lyon et président du Grand Lyon, Arnaud Montebourg, pourtant longtemps le chantre de la lutte contre le cumul des mandats, président du conseil général de Saône et Loire et député… On peut aussi s’amuser à faire la liste des élus ou responsables politiques déjà condamné pour corruption, prise illégale d’intérêt ou abus de biens sociaux : Alain Juppé, Patrick Balkany, Henri Emmanuelli, Harlem Désir, Jean Paul Huchon… Sans compter les affaires Woerth, Longuet (la magie de la prescription et de l’amnistie sélective...